Mangeur de papier
Le chef qui me crie dessus n'est pas le chef de mon village. Il me dit d'aller plus vite, toujours plus vite. Car le client français a faim. Le client français veut manger. Salade de chèvre chaud, saucisse de Toulouse, profiteroles au chocolat. Chacun son assiette, au lieu d'une grande gamelle où les convives, rassemblés en cercle, se servent avec les doigts. Chez moi, il ne restait jamais rien à la fin du repas. Ici, la poubelle dévore, s'empiffre à en exploser.
La chaleur du four me brûle le visage, comme le soleil du désert, et celui de la mer, lors de ma longue traversée vers la France. Si ma peau n'était pas déjà si sombre, elle noircirait encore.
Aller plus vite, toujours plus vite. Battre la crème pour la chantilly. Ils appellent cet instrument un « fouet ». À l'école, j'ai appris qu'un autre genre de fouet lacérait le dos de mes ancêtres. Eux aussi ont traversé la mer, ou plutôt l'océan, sans espoir de retour. J'ignore si je rentrerai un jour à la maison. Peut-être, si quelqu'un m'y attend. Si quelqu'un se rappelle mon nom.
Pour ne pas y penser, je lacère le dos de la crème.
Aller plus vite, toujours plus vite, afin d'obtenir les papiers. Le chef me les a promis. La carotte au bout du bâton, une carotte bleu-blanc-rouge avec un visage de femme. J'en salive d'avance. Ça me donne faim – la poubelle mange mais pas moi. Des papiers si recherchés doivent être succulents. Une gourmandise de roi. Quand je les aurai, je les cuisinerai à ma façon, puis les mâcherai et les avalerai. Petit bout par petit bout.
Jusqu'à me sentir enfin rassasié.